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 Etat d’urgence dans le sud de la Thaïlande

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MessageSujet: Etat d’urgence dans le sud de la Thaïlande   Dim 13 Nov - 17:59



Insurrection musulmane, répression gouvernementale

Etat d’urgence dans le sud de la Thaïlande



Depuis plus de dix-huit mois déjà, une insurrection larvée a éclaté dans les provinces méridionales de la Thaïlande, en majorité musulmanes. Plutôt que de prendre en compte les griefs fondés de ces « citoyens de deuxième classe », le gouvernement a répondu par des mesures répressives et proclamé l’état d’urgence, une décision qui soulève bien des critiques, y compris dans l’entourage du roi.


Par Jean-Claude Pomonti
Journaliste.



Yala est le chef-lieu de la province du même nom, dans l’extrême sud, islamisé, de la Thaïlande. Le 14 juillet, juste après le crépuscule, des motocyclistes se sont répandus dans le centre de cette agglomération de 165 000 habitants. Après avoir jeté des bombes artisanales, ils se sont enfuis en semant des clous sur les chaussées pour protéger leur retraite. Les cibles de cette attaque synchronisée : un distributeur d’électricité, un ensemble flambant neuf de salles de cinéma, un hôtel, deux mini-marchés et d’autres lieux fréquentés. L’électricité a été vite rétablie, mais deux personnes ont été tuées et une vingtaine d’autres blessées.

Le premier ministre thaïlandais, M. Thaksin Shinawatra, a aussitôt décrété l’état d’urgence dans trois provinces – Yala, Narathiwat et Pattani – où quatre habitants sur cinq sont des musulmans d’ethnie malaise. Ce nouvel arsenal répressif autorise la détention de suspects pendant trente jours sans inculpation, les perquisitions et les saisies sans mandat, l’assignation à résidence, la censure des médias, le contrôle des conversations téléphoniques et du courrier. Même si, face au tollé provoqué par ces mesures, M. Thaksin s’est engagé à en faire un usage modéré et limité à l’extrême Sud, un nouveau pas a ainsi été franchi dans la crise qui frappe, depuis début 2004, une région excentrée et mal intégrée de la Thaïlande.

Elu une première fois sans difficulté en janvier 2001 et réélu triomphalement en février 2005, M. Thaksin est un ancien officier de police qui a fait fortune dans les télécommunications avant de se lancer dans la politique. Il semblait avoir renoncé à la manière forte lorsqu’il avait confié, en mars dernier, à un ancien chef de gouvernement respecté, M. Anand Panyarachun, la présidence d’une commission de réconciliation nationale. Il s’était même déclaré « déterminé à défaire ce que j’ai fait d’erroné par le passé ». Cette parenthèse s’est refermée à la mi-juillet.

La logique aurait voulu qu’il commence, lors de la création de la commission Anand, par mettre un terme à la loi martiale décrétée dans une partie de la région en janvier 2004, au lendemain d’une attaque contre un dépôt d’armes, dont quatre gardes avaient été tués, et de la mise à feu simultanée d’une vingtaine d’écoles publiques. Mais la loi martiale n’a été levée à la mi-juillet que pour être remplacée par un « état d’urgence civil », ce qui signifie que le premier ministre s’est arrogé les pouvoirs auparavant entre les mains des militaires. Il est vrai que, depuis mai, la situation s’était de nouveau dégradée avec, notamment, une progression des attentats individuels contre des membres de la communauté thaïe et bouddhiste, les enseignants formant des cibles privilégiées.

Ce territoire peuplé de Malais islamisés correspond à peu près à l’ancien sultanat de Pattani, rattaché au début du siècle dernier à la Thaïlande, alors le Siam, à la suite d’un accord avec les Britanniques, qui venaient de s’installer dans la péninsule malaise. Il a été, au fil des décennies, le théâtre de nombreuses rébellions, mais les Thaïlandais, bouddhistes dans leur immense majorité, y ont peu à peu introduit leur administration, leur langue et leurs écoles. L’ethnie malaise continue néanmoins d’utiliser le jawi, un parler local ; et les écoles coraniques, dont certaines sont parrainées par la famille royale, sont nombreuses.

Les musulmans de Thaïlande forment une minorité estimée à 2,3 millions de personnes dans un royaume de 64 millions d’habitants. Une communauté d’un demi-million de fidèles, d’origines ethniques diverses, est établie dans le Grand Bangkok et semble la mieux intégrée. Celle de l’extrême Sud l’est, en revanche, beaucoup moins. Elle est homogène et entretient des liens assez étroits avec les musulmans majoritaires dans la fédération de Malaisie voisine. Même s’il demeure à la traîne, le « Sud profond » thaïlandais semblait toutefois, avant les troubles de 2004, mieux loti que son voisin immédiat malaisien, l’Etat de Kelantan, qui ne reçoit guère de crédits fédéraux depuis qu’un parti islamiste y a pris le pouvoir local voilà un quart de siècle.
Officiers corrompus et inefficaces

Pour calmer le séparatisme latent parmi les musulmans de l’extrême Sud, le général Prem Tinsulanonda, un ancien premier ministre thaïlandais (1980-1988), avait mis en place un organisme mixte chargé d’y aplanir les difficultés, le Centre administratif des provinces méridionales, connu sous le sigle de SPABC. Il avait également créé un service de renseignement associant civils, policiers et militaires, le CPM 43. Le Sud profond du royaume avait ainsi connu une longue période de calme relatif, et le Parti démocrate, qui avait géré la sortie de la crise financière régionale de 1997-1998, s’y était solidement implanté.

Quand M. Thaksin et son parti, le Thai Rak Thai (« Les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), ont facilement gagné les élections de 2001 (1), les démocrates ont été balayés à l’échelon national, mais ils ont conservé leurs principales positions dans le Sud. Une fois sa majorité parlementaire renforcée par des alliances, M. Thaksin a dissous, en mai 2002, le SPABC et le CPM 43. Selon un rapport publié en mai 2005 par l’International Crisis Group (ICG) de Bruxelles (2), le premier ministre avait alors jugé ces deux structures « inefficaces » et estimé qu’elles servaient « les intérêts de l’opposition » démocrate.

Avec la suppression du SPABC, qui associait les notables musulmans aux représentants du gouvernement central, le Sud islamisé s’est retrouvé privé de canaux de communication avec Bangkok. Parallèlement, le renseignement a été transféré à la police provinciale, « généralement considérée comme un lieu de délestage pour officiers corrompus et inefficaces », selon la formule de l’ICG. Ce vide est intervenu au moment où le monde musulman était secoué par les effets des attaques du 11 septembre 2001 et ceux de l’intervention militaire américaine en 2003 en Irak. Le SPABC n’a été remplacé qu’en avril 2004, soit trois mois après l’instauration de la loi martiale, par un commandement chargé de la « construction des provinces sur la frontière méridionale ».

En outre, avant l’implosion de janvier 2004, cette région, qui s’adonne à la contrebande à travers une frontière plutôt poreuse avec la Malaisie, avait été particulièrement affectée par une campagne meurtrière contre les trafiquants de drogue qui aurait fait, à l’échelle nationale, quelque 2 500 victimes dans des circonstances jamais vraiment éclaircies. Cette « guerre » contre les marchands de mort avait été, dans l’ensemble, populaire dans le royaume, où les amphétamines commençaient à circuler jusque dans les écoles primaires. Mais elle a laissé quelques traces dans le Sud.

A la même époque – on ne l’a su que plus tard –, un réseau terroriste clandestin fondé en Malaisie et à dominante indonésienne, la Jemaah Islamiyah (JI), a utilisé la Thaïlande au moins comme un refuge. Au milieu des années 1980, sur la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, des liens s’étaient établis dans des camps d’entraînement entre des militants de la JI et un petit nombre d’intégristes musulmans thaïlandais. On sait que des porteurs de fonds de la JI ont transité par la Thaïlande. Le principal opérateur de ce réseau, l’Indonésien Hambali, qui était également membre d’Al-Qaida, a d’ailleurs été capturé dans le royaume en août 2003, au nord de Bangkok. Il est actuellement détenu par les Américains, dans un lieu inconnu.

Il est toutefois très difficile de savoir si la JI a déjà une influence directe sur un conflit qui demeure, pour l’essentiel, local. Si les services de renseignement thaïlandais se réorganisent progressivement au fil des mois, leurs pistes demeurent limitées. Des messages exprimant une vengeance ont parfois été retrouvés, mais aucun attentat n’est revendiqué. Si la coordination des attaques paraît s’améliorer, les incidents n’avaient pas débordé le cadre régional. Aucune attaque liée à la situation dans le Sud profond n’a été rapportée, par exemple, dans le sud-ouest touristique du royaume – la région de Phuket – ou dans la capitale. La résurrection d’anciens mouvements séparatistes ou l’émergence d’une nouvelle génération, celle de « djihadistes », font sans doute partie de la nouvelle équation, mais les preuves manquent.

Dans une étude publiée en juin 2004, un historien thaïlandais respecté, Nidhi Aeusriwongse, a mis en valeur le rôle de « petites gens » dans le soulèvement de musulmans qui se sentent citoyens de deuxième classe pour des raisons ethnico-religieuses. Il est vrai que leur révolte n’est pas populaire dans le reste du royaume, ainsi qu’a contribué à le souligner la réélection massive de M. Thaksin en février dernier.

L’un des objectifs des dirigeants méconnus de cette insurrection semble être de chasser les non-musulmans du Sud. Les attentats individuels – suivis parfois de décapitations – visent à faire fuir les bouddhistes. Les enseignants ont commencé à s’armer. Les pagodes sont protégées par l’armée. Il s’agit de créer un climat d’insécurité, en ville comme dans les plantations d’hévéas, l’un des principaux secteurs économiques de la région. L’intention semble également de provoquer une réaction assez brutale des forces de l’ordre pour forcer les musulmans à choisir leur camp.

Il y a eu, effectivement, des bavures. Lors de la répression d’une manifestation, le 25 octobre 2004, 68 hommes sont morts, la plupart asphyxiés, lors de leur transfert à bord de camions vers des camps de détention. Ils avaient été entassés horizontalement les uns sur les autres. Six mois auparavant, le bilan d’attaques simultanées, mais repoussées, contre des postes de police avait été de 113 morts, dont 108 assaillants, le plus souvent armés seulement de machettes. Pendant ses dix-huit premiers mois, le conflit a fait plus de 800 victimes.

Aujourd’hui président du conseil privé d’un roi très populaire, le général Prem Tinsulanonda avait demandé au gouvernement, le 10 juillet, de rétablir un équilibre entre les mesures sécuritaires et la préservation des libertés individuelles ; faute de quoi, avait-il ajouté, « la violence dans les trois provinces méridionales se prolongera indéfiniment ». Au lendemain de l’attaque de Yala, soit cinq jours plus tard, M. Thaksin en a jugé différemment en décrétant l’état d’urgence. Auparavant, afin de faire face à la situation dans le Sud, l’armée avait obtenu des crédits pour acheter, aux Etats-Unis, sept hélicoptères de combat et vingt-quatre mille armes légères.

S’ils sont acceptés par le grand public, les pouvoirs discrétionnaires obtenus par le gouvernement sont très critiqués dans les rangs de l’élite. Le premier ministre a eu beau s’engager à y recourir avec modération, notamment en n’imposant pas de restrictions aux médias, la crainte d’une dégradation supplémentaire de la situation est évoquée. The Nation, quotidien anglophone d’opposition, a dénoncé des « pouvoirs draconiens ». Tout en annonçant que la commission de réconciliation nationale qu’il préside poursuivrait ses travaux, M. Anand a demandé au gouvernement de respecter les libertés et de « réduire la peur » dans le Sud.

Même si sa majorité électorale s’est renforcée, M. Thaksin est confronté à d’autres difficultés depuis le début de son second mandat. La croissance s’essouffle, et des mesures en vue de stimuler l’économie, annoncées en juillet, ont été froidement accueillies. Des scandales financiers n’arrangent rien. En outre, les pouvoirs discrétionnaires pris par le chef du gouvernement dans la foulée des attaques de Yala ne sont guère conformes à l’esprit de la Constitution de 1997, la plus libérale de l’histoire du royaume.

« Le décret contredit absolument la Constitution », a estimé M. Saneh Jamarik, président de la Commission thaïlandaise des droits de la personne, en précisant que la mesure encouragerait des « abus de pouvoir ». « Le gouvernement, a-t-il ajouté, a le droit d’obtenir des pouvoirs spéciaux pour faire face à des situations d’urgence, mais se retrouver complètement au-dessus de la loi est inacceptable. » Jaoreen Compeerapap, un universitaire qui avait été l’un des dirigeants étudiants dressés contre le pouvoir militaire en 1976, a déclaré de son côté, lors d’un séminaire à l’université Thammasat : « Voilà près de trois décennies, nous étions dans cette salle pour discuter des mesures prises par des dictateurs. Je n’arrive pas à croire que je me retrouve ici, une nouvelle fois, pour parler des mêmes problèmes. Ce décret est, pour les droits civils, une menace plus grande que tout autre pris par le passé. »
Jean-Claude Pomonti.


(1) Lire Philip S. Golub, « Paysages d’après-crise en Thaïlande », Le Monde diplomatique, juin 2001.

(2) « Southern Thailand : insurgency, not jihad », Asia Report, no 98, ICG, Londres, 18 mai 2005.
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