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 Angkor, le temple du pillage

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Thaïlande - Cambodge
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Date d'inscription : 08/08/2004

MessageSujet: Angkor, le temple du pillage   Lun 3 Jan - 21:19


Angkor, le temple du pillage
Au Cambodge, les temples khmers sont l'une des plus nobles richesses du pays. Depuis des années, ce patrimoine est la proie d'habiles négociateurs, en contact avec d'étranges et fortunés collectionneurs. Via la Thaïlande et Singapour. Jusqu'à quand ?

Reportage (texte et photos) de Thierry Falise et Christophe Loviny
[31 décembre 2004]

Il a fallu abandonner motos et vélos pour pénétrer à pied dans la jungle. Nous ne sommes pourtant qu'à quelques centaines de mètres du Bayon, le temple aux immenses visages à l'expression énigmatique, et des sentiers parcourus par des nuées de touristes. C'est ici qu'à l'aube une patrouille de la police du patrimoine a arrêté un Cambodgien équipé d'un détecteur de métaux. L'homme n'était pas un démineur mais un pillard à la recherche d'antiquités enfouies sous les lianes ou les pierres. On l'a surpris au moment où il venait de déterrer une magnifique poterie du XIIe siècle, en parfait état de conservation. Les policiers sont maintenant sur la piste de ses deux complices. «Nous espérons qu'ils se cachent toujours dans l'enceinte», lâche le colonel Sinareth, l'un des chefs de cette unité spéciale formée et équipée par l'Office central de protection des biens culturels de la police française.

Chaussés de simples tongs, la kalachnikov posée en travers de l'épaule, ses hommes fouillent donc le fouillis végétal. «Du coeur fortifié de l'ancienne capitale, un carré de 900 hectares, il ne reste que les temples, les seuls bâtiments construits en pierre, explique le colonel. Le reste a disparu, englouti par la végétation.» Mais deux jours entiers de chasse ne donneront rien. Les voleurs d'art ont réussi à s'échapper.


Si les temples sont gardés vingt-quatre heures sur vingt-quatre et la plupart des statues conservées à l'abri, le sous-sol de l'ancienne capitale renferme en effet suffisamment de trésors pour continuer à les attirer en nombre. Car les scientifiques, absorbés par l'immensité du chantier de restauration, n'ont jamais trouvé le temps de s'atteler aux fouilles archéologiques depuis les premiers travaux de l'école française d'Extrême-Orient, en 1901. Et c'est donc toute l'histoire de la cité et de ses habitants qui gît encore sous terre, en refaisant surface dès que l'on commence à creuser.

Le pillard le plus illustre demeure André Malraux !
Au cours de la restauration du Banteay Kdei, l'un des plus beaux temples construits à l'époque de nos cathédrales par le grand roi bâtisseur Jayavarman VII, les architectes japonais de l'université Sophia de Tokyo ont ainsi découvert par hasard une fosse contenant 274 sculptures bouddhiques ; datant probablement d'une contre-réforme religieuse pendant laquelle les temples bouddhistes auraient été transformés en sanctuaires brahmaniques par le roi Jayavarman VIII (1243-1295). Sur certains murs d'un autre temple, le Preah Khan, on relève d'ailleurs la trace d'anciens bas-reliefs d'images du Bouddha, très anciennement effacés au burin. Preuve que l'un des premiers vandales d'Angkor fut sûrement l'un de ses souverains...


Mais le pillard le plus illustre demeure, en tout cas pour nous, André Malraux ! Surpris en 1923, avec son épouse Clara, en train de transporter 600 kilos de statuettes et de bas-reliefs arrachés au plus extraordinaire des quelque 400 temples de la zone, le jeune écrivain fut condamné en première instance à trois ans de prison. Ce qui ne l'empêcha pas, des années plus tard, de donner son nom à une loi sur le patrimoine.

Contrairement à une idée largement répandue, Angkor n'a, en revanche, que peu souffert des Khmers rouges. Trop occupés à massacrer leur propre peuple (près de 2 millions de morts entre 1975 et 1979 sur une population de 7 millions), ces guérilleros ne se sont intéressés aux temples qu'à partir de 1986, après l'invasion des troupes vietnamiennes qui les repoussa vers cette zone située juste en dessous de la frontière thaïlandaise. C'est aussi à cette époque que les premiers petits commerces qui rouvrirent dans la rue Dong Khoi (ex-Catinat) de Saigon commencèrent à s'adonner à la vente d'antiquités khmères. «Les valises diplomatiques n'ont jamais été aussi lourdes à porter que pendant ces années-là», se souvient avec malice un antiquaire de ce temps révolu, où les plus belles sculptures en grès s'envolaient pour 100 dollars.

Depuis, «de communiste, le régime cambodgien est devenu néoféodal...», ainsi que l'observe Son Soubert, un éminent archéologue, membre du Conseil constitutionnel. La corruption est devenue une spécialité nationale. Et les prix des oeuvres d'art volées ne connaissent plus aucune limite.


«Nous avons survécu à la guerre civile, au génocide khmer rouge et à l'occupation vietnamienne pendant plus de trente ans, plaide à ce sujet un membre du Parlement, sous couvert de l'anonymat. Notre seule préoccupation est de nous enrichir le plus rapidement possible. Les meilleures affaires sont l'exploitation - illégale - des forêts, le trafic de drogue et, bien sûr, le pillage des objets d'art.»

Jusqu'au milieu des années 90, la région d'Angkor a donc été systématiquement exploitée. «90% des temples que j'ai visités à cette époque avaient été pillés récemment», affirme Christophe Pottier, architecte et archéologue de l'Ecole française d'Extrême -Orient (EFEO). Mais depuis, sous la pression de l'Unesco et des pays donateurs, qui prennent chaque année en charge la moitié du budget de l'Etat cambodgien et la quasi-totalité des travaux de restauration des temples, une police du patrimoine a été créée, ainsi qu'une structure pour la protection et l'aménagement du site. Un ensemble de mesures qui n'auraient pourtant pas suffi à stopper le pillage si, dans le même temps, le tourisme n'était pas devenu la nouvelle poule aux oeufs d'or. Complètement déminé sous la direction d'un ancien colonel français de parachutistes, Jean-Pierre Billault, Angkor a accueilli 350 000 visiteurs payants en 2003. Ce qui a incité les chefs militaires de la région à se reconvertir dans l'hôtellerie, en investissant à Siem Reap, la seule ville proche des temples, où logent désormais les touristes chinois et coréens, plus nombreux que les visiteurs occidentaux.


Une mutation qui ne s'opère évidemment pas sans dégâts pour la zone des temples principaux... et qui n'empêche pas non plus ceux situés à l'écart de continuer à être pillés. A une centaine de kilomètres à l'est de Siem Reap, le «grand» Preah Kahn vient ainsi de l'être par... l'armée cambodgienne, qui n'a pas hésité - selon un diplomate français qui a recueilli sur place des témoignages - à en miner les abords afin de tenir les villageois éloignés pendant qu'ils découpaient tranquillement des pans entiers de bas-reliefs.

Les têtes des divinités sont les premières à disparaître
«Au temple de Banteay Chmar, près de la frontière thaïlandaise, l'ampleur des dégradations depuis une douzaine d'années est exceptionnelle», raconte aussi Christophe Pottier, qui a effectué plusieurs missions sur ce site de 3 kilomètres carrés. Les têtes des divinités ont été les premières à disparaître, souvent en miettes sous les coups de burins. Et pour accéder aux blocs sculptés et les enlever directement, les pillards ont carrément démoli les superstructures.

Et c'est ainsi qu'en décembre 1998, le grand épigraphe Claude Jacques a pu retrouver et faire saisir chez un antiquaire de River City (une célèbre galerie marchande de Bangkok) un large fragment de pied droit portant une inscription inestimable, relative à la fondation du temple en hommage à l'un des fils de Jayavarman VII.


Quelques jours plus tard, une bétaillère était en outre interceptée près de la frontière par la police thaïlandaise, avec 117 blocs de grès sculptés enveloppés dans des toiles de jute à son bord. Le puzzle reconstitué révéla deux Avalokitesvara en provenance de Banteay Chmar - d'extraordinaires bhodisattvas de la compassion aux bras multiples -, qui furent restituées au Cambodge en mars 2000, aussitôt remontées, puis exposées au Musée national de Phnom Penh.

Mais le trafic continue. A Sisophon, la ville la plus proche du temple de Banteay Chmar, la gendarmerie a récupéré plus de 2 000 objets ces deux dernières années, la plupart provenant d'une nécropole pré-angkorienne mise au jour par des villageois. Vingt et un blocs de grès sculptés appartenant aux panneaux de bas-reliefs volés en 1998 ont aussi été retrouvés dans une cache, mais deux Avalokitesvara (sans doute exportées en Thaïlande) manquent toujours à l'appel.

D'où la nécessité de s'occuper aussi de la Thaïlande. Un accord a donc été signé entre le Cambodge et sa voisine afin d'autoriser les saisies chez les antiquaires de Bangkok. Mais cela ne les a malheureusement incités qu'à une plus grande prudence : les sculptures angkoriennes ne sont plus présentées en vitrine, seulement dans les arrière-boutiques, où n'accède qu'une clientèle filtrée. Pendant que l'essentiel du trafic se déplaçait vers Singapour.


Les cheveux élégamment hirsutes, habillé d'un tee-shirt noir et d'un bermuda, l'antiquaire auprès duquel nous nous faisons passer pour des collectionneurs jubile devant son ordinateur. Il s'arrête sur une photo, souligne du doigt la courbure d'une hanche, le ciselé d'une bouche, la finesse d'un drapé. Rythmé par le clic de sa souris, le contenu du prochain conteneur en provenance du Cambodge défile ainsi sous nos yeux : des dizaines de photos d'apsaras, de vishnous, de lions sculptés dans le grès, la plupart dignes de figurer dans un musée. «Malheureusement, vous êtes en retard pour cet arrivage, compatit le marchand. La plupart des pièces sont déjà réservées. Il faudrait revenir dans deux semaines...»

Déroulant avec fierté son fabuleux diaporama, il insiste aussi pour nous montrer toutes les sculptures pillées au Cambodge qui sont passées entre ses mains depuis trois ans. Autant de preuves à charge contre lui ? Hélas, non. Car à Singapour, s'il est interdit de «cracher, importer ou vendre» du chewing-gum, si jeter un papier ou un mégot de cigarette peut suffire à vous faire précipiter en prison, l'importation et la réexportation d'objets d'art volés n'exposent en revanche à aucune sanction. La cité-Etat, qui n'est pas membre de l'Unesco, demeure l'un des rares pays à n'avoir pas signé la convention internationale contre le trafic illicite des biens culturels ; et ses marchands n'ont même pas de taxes à acquitter.


Le «grossiste», comme il se désigne lui-même, se lève et nous entraîne au fond du magasin, vers un alignement de bustes de divinités en attente d'expédition. Parmi elles, une tête d'Asoura, sans doute l'une de celles qui bordaient l'approche des portes d'Angkor Thom.

«Voyez, dit l'homme en montrant, collés sur la pierre, des morceaux d'adhésif brun indiquant au feutre le nom et l'adresse du destinataire : la plupart de mes clients sont français, allemands, anglais, suisses. Américains aussi, bien sûr...

- La douane ne vérifie pas à l'arrivée ?

- Il suffit de déclarer qu'il s'agit de simples reproductions, je n'ai jamais eu le moindre problème dans un port français.»

Et d'ajouter, sur le ton de la confidence :

«Mais pour être vraiment tranquille, mieux vaut passer par Anvers ou Helsinki...»
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