Thaïlande - Cambodge Rang: Administrateur

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 | Sujet: La Thaïlande deviendra la Floride de l'Asie Lun 9 Aoû - 7:37 | |
| La Thaïlande deviendra la Floride de l'Asie Correspondant du quotidien Le Monde depuis 1968, Jean-Claude Pomonti a couvert l’Asie du Sud-Est entre 1969 et 1974, et à nouveau depuis 1991. Basé à Bangkok, il a accepté de nous livrer son analyse de l’évolution récente du pays, dans les domaines politique, économique et social.GAvroche : Vous revenez de Pattani, la province du sud de la Thaïlande où cent treize personnes ont été tuées en avril dernier. Pouvez-vous expliquer ce qui s’est passé ? Jean-Claude Pomonti : Ce n’est pas très clair. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances ces jeunes, qui sont tous des musulmans, ont conduit ce raid du 28 avril ? La réponse n’est pas évidente. Il y a eu plusieurs déclarations officielles, pas toutes convergentes. Apparamment, il y aurait un élément de séparatisme, mais on ne voit pas très bien quels mouvements, ou ré-émergences de mouvements, sont derrière pour l’instant. Ce qui est clair dans le plus long terme, c’est qu’il y a un problème non pas d’assimilation mais d’intégration de la minorité malaise musulmane, dominante en population dans l’extrême sud de la Thaïlande. Il va falloir trouver une politique qui permette de faire face à la réémergence d’un séparatisme dans ces provinces, en intégrant plusieurs facettes, y compris sociale, culturelle et historique. G. : Le Premier ministre, Thaksin Shinawatra, prend-il vraiment le problème au sérieux ? J-C P. : Je pense que oui. Il s’est déjà rendu deux fois sur place. Il est conscient d’avoir un vrai problème sur les bras, et son tempérament va le conduire à essayer de le résoudre lui-même. Mais c’est une oeuvre de longue haleine, la question ne va pas se régler du jour au lendemain. Il y a déjà eu des tensions séparatistes dans cette région dans les années 70-80, qui se sont apaisées pendant une quinzaine d’années. De nombreux intérêts sont en jeu. L’intéret national bien sûr mais aussi des intérets personnels ou des intérêts de factions politiques... Ce type de situation est très difficile à modifier. G. : Pensez-vous que ce mouvement puisse faire des émules dans d’autres parties du pays ? J-C. P. : Non. Il est circonscrit à la région. Il peut être influencé par le contexte international, qui est fort en ce moment, mais je ne pense pas que des évènements comparables se produisent dans d’autres régions. G. : Plus généralement, quelle est votre analyse de la situation politique en Thaïlande ? La démocratie n’est-elle pas en train de reculer ? J-C P. : Je n‘arrive pas à introduire le mot démocratie dans mon vocabulaire à propos de la région. Je ne pense pas que cela se passe de cette façon. Je préfère parler de la mise en place progressive d’un Etat de droit. Si l’on se place dans le contexte de l’Asie du Sud-Est, il y a seulement deux pays qui ressemblent à ce que nous appelons des « Etats-nations » : ce sont le Vietnam et la Thaïlande. Alors que ses frontières ont été reconnues par la charte de l’ONU de 1945, la Thaïlande a dans un premier temps été à la conquête de ces frontières. Il ne faut pas oublier ce qui se passait dans le Nord à la fin des années 40 : vous aviez des régiments du Kuomintang qui essayaient de se replier, des espions de tous les coins de la planète, etc. Puis, petit à petit, l’administration centrale thaïlandaise s’est mise en place : on a apporté la route, l’électricité, l’instituteur. C’est ce que j’appelle la conquête des frontières. Je situerais une deuxième étape au début des années 60. La Thaïlande a alors connu un extraordinaire boom économique, suivi d’un enrichissement matériel. En l’espace de deux générations, le pays a vécu les changements que nous avons connus sur sept à huit générations. Ca a été extrêmement rapide, et ce n’est pas fini. La question est de savoir comment s’adaptent les institutions, le pouvoir, les mentalités à cette nouvelle situation. Vous avez aujourd’hui une société civile en Thaïlande. Or toute société civile, avec ses bourgeoisie ou petite bourgeoisie, joue le rôle de tampon dans la vie nationale. Sur le plan politique, il ne faut pas oublier que jusqu’en 1973, les militaires tenaient le pouvoir sans partage. Les manifestations de 1973 et de 1976 ont été violemment réprimées, mais c’est l’époque où l’armée a accepté de partager le pouvoir. Ce qui vient de se produire en Indonésie en 1998 s’est produit en Thaïlande 25 ans plus Correspondant du quotidien Le Monde depuis 1968, Jean-Claude Pomonti a couvert l’Asie du Sud-Est entre 1969 et 1974, et à nouveau depuis 1991. Basé à Bangkok, il a accepté de nous livrer son analyse de l’évolution récente du pays, dans les domaines politique, économique et social. « La Thaïlande est une société bien ancrée dans son ouverture sur le monde. » Entretien : Anne Feitz Gavroche 41 tôt. Et l’armée s’est retirée du pouvoir politique proprement dit en 1992, quand la royauté a imposé sa solution à une tentative de prise du pouvoir par la force. Depuis, on observe des tentatives de mise en place d’institutions qui sont la base d’un Etat de droit. Mais ce processus est encore en cours aujourd’hui. G : Comment expliquer le succès populaire dont a bénéficié Thaksin ? Ce succès est-il encore suffisant pour lui permettre de se maintenir longtemps au pouvoir ? J-C. P. : Ceux qui ont été chargés d’essayer de nettoyer la maison après la crise financière de 1997-1998, avec le plan d’aide du FMI, se sont un peu essoufflés politiquement. C’est là qu’est intervenu le phénomène Thaksin. Il y avait un vide politique. Après deux ou trois tentatives d’entrer dans la vie politique, plus ou moins réussies, il a créé son propre parti, sa machine électorale, le Thai Rak Thai, et il a remporté les élections. Quatre ans après, il continue de jouir d’une certaine popularité. Il est vrai qu’il a des problèmes depuis cette année : il a mal géré la grippe du poulet ou l’«insurrection» dans le sud, il est la cible des organisations des droits de l’homme sur les méthodes employées pour essayer d’éradiquer la drogue... Mais je pense que la partie reste complètement ouverte pour lui. G. : A-t-il une véritable opposition en face de lui ? J-C. P. : Ce n’est pas facile à dire. Si vous aviez des élections demain, le paysage politique serait-il un peu transformé ? On le saura l’année prochaine, à moins qu’il n’y ait des élections anticipées. G. : Les fondamentaux économiques qui soutiennent la croissance, (6% l’an dernier) sont-ils solides ? La croissance parallèle de l’endettement, aussi bien privé que public, ne fragilise-t-elle pas cette croissance ? J-C. P. : Je vous répondrai en évoquant deux éléments. D’abord, la machine a effectivement été relancée par la consommation interne, qui devrait être relayée par des grands projets (c’est en tout cas l’intention du gouvernement), ainsi que par les exportations, qui sont reparties avec la reprise de l’économie américaine fin 2003. Mais il faut être prudent : avec les incertitudes actuelles sur le pétrole, sur la dette américaine, sur l’Irak, on ne peut pas prévoir le contexte international dans six mois. Deuxième élément, les Thaïlandais ont les pieds sur terre. Prenez un exemple, celui du voisin malaisien. Pour des raisons d’identité, la politique de l’ancien Premier ministre Mohamad Mahatir a été de donner une fierté aux Malaisiens, en se lançant dans une politique de grands projets: la voiture nationale, les tours jumelles Petronas, une nouvelle capitale, l’aéroport le plus moderne d’Asie, etc. Il s’agit non seulement de doper l’économie mais aussi de donner confiance aux gens. Son slogan était «Malaisie Boleh», « La Malaisie peut aussi ». C’est le genre de question que les Thaïlandais ne se posent jamais. Ils n’ont pas ce genre d’ambition. Peut-être parce qu’ils n’en ont pas besoin. Ils font ce qu’ils sont capables de faire, et le font très bien. En outre ils évitent ainsi des écueuils : la Proton, la voiture malaisienne, est mal partie, la Timor, la voiture indonésienne, est morte... G : Vous êtes donc relativement optimiste ? J-C P. : Sur le long terme, j’ai l’impression que ce pays sera un jour la Floride de l’Asie. Les Thaïlandais offrent des services, une infra- Entretien : Anne Feitz la Floride de l’ Asie SOCIETE structure touristique, un personnel formé. Ils tirent le maximum de ce qu’ils ont à offrir. Regardez la politique de promotion de la cuisine thailandaise sur toute la planète : ils ont tiré le maximum d’une chose qu’ils savent très bien faire. G. : Le “Thai Rak Thai” s’applique-t-il aussi en économie ? En d’autres termes, observez-vous un mouvement protectioniste à l’égard des sociétés étrangères ? J-C.P. : Je ne crois pas du tout à ce genre d’évolution. Il y a des réflexes nationalistes, ici comme partout, et en particulier dans les sociétés en voie de développement. Mais si on compare le statut des étrangers en Thaïlande avec le statut des étrangers en Indonésie par exemple, c’est le jour et la nuit : c’est beaucoup plus simple ici. Il y a un cadre légal relativement solide. Je pense que la Thaïlande est une société bien ancrée dans son ouverture sur le monde. G. : Quels sont les risques liés au décalage entre Bangkok et la province ? J-C.P : L’hypertrophie de Bangkok est effectivement un problème national. Il n’y a pas eu à temps un plan d’aménagement de la ville, les infrastructures ont suivi le développement urbain au lieu de le précéder... Le gouvernement a pris des mesures en créant l’Eastern Seaboard, une zone portuaire près de Chonburi, Thaksin pense maintenant à créer une nouvelle ville, un peu au nord. Mais ça, c’est un peu l’histoire de toutes les villes : j’imagine qu’un de ces quatre matins, vous aurez aussi à Saigon des autoroutes interurbaines qui passeront au troisième étage des immeubles. Maintenant, il s’agit d’essayer de rattraper le temps perdu, ce qui coûte beaucoup plus cher... G : En matière de politique étrangère, la Thaïlande peut-elle devenir le pilier de l’ASEAN ? J-C.P. : A mon avis, c’est une question ouverte. Thaksin est une locomotive, et il a clairement la volonté de faire de Bangkok la capitale de l’ASEAN. Mais ce n’est pas encore joué. D’abord, parce que l’ASEAN est une organisation faible. Deuxièmement parce qu’il faudrait que la diplomatie thaïlandaise, qui est traditionnellement une diplomatie de frontières, devienne un diplomatie plus ouvertement régionale. G. : La Thaïlande ne cherche-t-elle pas aujourd’hui à se rapprocher essentiellement des Etats-Unis et de la Chine ? J-C. P. : Il est vrai que les ambassades chinoise et américaine sont les deux grandes ambassades en Thailande. Ce sont clairement les deux parties les plus influentes ici. Mais je ne crois pas que cela ait une grande importance. Demain, après demain, ou dans dix ans, les relations avec les Etats-Unis ou la Chine seront le reflet de la politique traditionnelle thaïlandaise : ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Cela a toujours été le cas, et cela va continuer. Les engagements pris récemment aux côtés des Etats-Unis, en Irak par exemple, l’ont été sur la pointe des pieds, compte tenu de la pression à laquelle les Thaïlandais ont été soumis. Pendant la guerre du Vietnam, il y a eu un gros engagement auprès des Etats-Unis, mais le désengagement a été tout aussi rapide : rappelez-vous le rapprochement de Kukrit Pramoj avec Pékin, dès 1975... Je ne vois pas de changement fondamental dans la diplomatie thaïlandaise, qui est une diplomatie très consciente de ses moyens. G. : Quelles sont les conséquences sur la société thaïlandaise de l’enrichissement très rapide du pays ? J-C. P. : Les bouleversements ont aussi été sociaux et culturels. Il faut que chacun trouve sa place dans un contexte qui a changé. Dans un environnement international, les jeunes vivent à un rythme et avec des préoccupations complètement différents de celles de leurs ainés. Quand il y a enrichissement matériel, il y a inévitablement une apparition pour un temps, pour une génération ou deux, de nouveaux riches, avec leurs goûts et leurs préoccupations propres. Les relations avec le spirituel, le religieux, ont aussi été modifiées. L’église bouddhiste doit retrouver sa place. G. : Pensez-vous que la réforme du système éducatif va aboutir ? J-C P. : Bien sûr, mais ce sera lent. Je crois qu’il y a eu une véritable prise de conscience, dans les années 1990, des insuffisances du systèmes éducatif, trop basé sur l’autorité et pas assez sur le dialogue. Cela dit, on observe les mêmes insuffisances dans tous les pays de la région. Il y a aussi une volonté d’adaptation, grâce à tous les Thaïlandais qui ont été formés à l’étranger. Le gros avantage des Thaïlandais, c’est qu’ils s’expatrient difficilement. Ils ont envie de vivre en Thaïlande, et ils investissent chez eux, pas dans des appartements à New York, Londres ou Paris. Cela vient peut-être du fait qu’ils n’ont jamais été colonisés. Les Thaïlandais sont aussi relativement indifférents à l’étranger. Mais cela évolue avec l’introduction des langues (l’anglais hier, le chinois aujourd’hui), des études à l’étranger ou des écoles internationales dans le pays. Tous ces éléments jouent au niveau de l’élite. La gloire de Paradorn, c’est sur des terrains de tennis à l’étranger, et ça se reflète sur le pays. G. : La liberté de la presse est-elle réelle ici ? J-C.P. : Même s’il y a eu depuis trois ans une main mise sur un certain nombre de médias par le pouvoir central, je ne crois pas que la relative liberté de la presse y soit remise en question sur le long terme. G. : Avez-vous comme certains un rapport émotionnel à ce pays ? J-C P : Non. J’ai toujours été balloté à droite et à gauche, je n’ai pas beaucoup de racines. C’est la curiosité qui l’emporte. Et Bangkok, c’est un endroit idéal pour satisfaire ma curiosité ! « Les relations avec les Etats-Unis ou la Chine seront le reflet de la politique traditionnelle thaïlandaise : ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier.» |
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